Le marquis roturier

Spectacle aristo pop

Patrice Gomis

N° de dépot 000107261

Intentions

Spectacle hybride mêlant musique, chansons, théâtre, Dessins, peintures,

vidéos, photos et danse.

3 musiciens mêlant des sons acoustiques, électriques et électroniques. Ils

participent quelques fois au déroulement de la scène, chantent et commentent

en choeur.

3 acteurs / chanteurs :

Loïc Le Bronze : rôle parlé et chanté. Il est masqué et maquillé.

Le marquis de Bronze : joué par le même acteur. Le double de Loïc le

Bronze avec qui il dialogue régulièrement.

Charles Campbell,

Vieux,

Le père de Loïc,

Marc : ces 4 rôles sont joués par le même acteur. Rôles parlés,

quelques fois chantés, ou parlés-chantés.

Vampe,

La mère de Loïc,

Zélie,

La jeune fille du réverbère : sont jouées par la même actrice. Rôles

parlés, chantés et parlés-chantés.

Le personnage central, lui-même double, est encadré par 2 acteurs masculins

et féminins qui apparaissent déguisés et grimés pour préciser les

différents rôles. Contrairement au choeur des musiciens, il est le fil

conducteur non neutre du déroulement de l’action. Tous se jouent des

rapports confus que Loïc entretient avec les autres en général.

La musique est un élément central du spectacle. Presque toujours présente

elle souligne les aspects psychologiques des personnages, décrits

plus explicitement dans les quelques chansons qui complètent le récit, le

commentant ou l’accélérant.

La vidéo et la projection de photos sont aussi une composante importante

du plateau pour les différents décors, l’évocation des voyages, des visions

et flash-back.

Un chorégraphe et un metteur en scène se partageront la mise en espace

du spectacle.

I Au pays des hommes à la

peau couleur de cuivre

1 - PROLOGUE / BAR

Un coin de bar. Un écran de tv sans son, des images de football, et de manifestations.

Une musique répétitive, très électro, rythmée, exotique, moderne. Des

bruits de bar. Au moment où le public finit de s’installer, trois musiciens arrivent

et s’installent sur le côté, comme extérieurs à la scène, comme débordants du

bar d’à côté caché à notre vue. Ils se mettent à jouer sur la musique. Le reste du

plateau est plongé dans l’obscurité.

Loïc Le Bronze apparaît à gauche découpé dans l’ombre, assis par terre, les

pieds nus. Il est vêtu d’une tunique très légère. 2 pièces de tissus assemblées très

simplement, par quelques bandes cousues laissant apparaître les épaules et les

flancs nus trempés de sueurs. La tunique est à moitié noire à droite, blanche à

gauche. Il porte également un pantalon ample de toile épaisse bicolore : une

jambe droite noire et l’autre blanche.La face peinte à moitié de couleur cuivre à

droite, à moitié d’étain, l’arrête du nez comme une frontière, prolongeant ainsi

l’effet de contraste de ses vêtements. Côté étain, un cercle autour de l’oeil couleur

cuivre. Côté cuivre, le cercle autour de l’oeil a la couleur de l’étain comme

dans le signe du tao chinois. De profil, il ne montre que son côté sombre.

Il fume un joint énorme, il se tait. Il fume et crache un nuage opaque.

Les musiciens. Ensemble. Ça fait déjà un bon moment

qu’il est dans cette piaule. Y sort pas des masses l’étranger.

Musicien 1. J’sais pas trop, y devient p’t-être maboul.

Faudrait p’t-être frapper, voir si ça va ?

Musicien 2. C’est le seul client, faudrait pas qu’y se…

Les musiciens. Ensemble, goguenards, se montrant du

doigt. Mon pote ! parle pas de malheur. Ils rient. Un temps.

Musicien 3 Ça doit être le climat, ces gens-là…

Les musiciens. Ensemble. Y sont pas comme nous.

Musicien 3 Tu resterais tout seul comme ça toi ?

Musicien 1 Pis ça fait des mois qu’il est là.

Musicien 2 Haussant les épaules.Y tient l’ coup après

tout. Laisse le tranquille, c’est lui qui veut ça. Le client est roi !

Les musiciens Ils se regardent. Tant qu’il a de quoi

payer. Ils rient, pendant que la pénombre les enveloppe.

2 - CHAMBRE

Lumière sur le reste de la scène. Dans une petite chambre d’hôtel lugubre et misérable.

Aucune décoration, juste le lit. En guise de plafonnier, un grand ventilateur

pas très vaillant brasse une fumée épaisse. Loïc n’a pas bougé, il fume

toujours.

Loïc Le Bronze Un rire désabusé à peine esquissé. Un

temps. Un rire plus franc, tout aussi désenchanté. Comme appelant

au loin. Oh ! Un temps. Même rire. Oh oh ! Un temps, toujours ce

rire forcé. Alors Môssieu le marquis, on fait la moue ?... On boude ?

Rire. Plus de nouvelles ! Pourquoi ce silence ? tu n’apprécies pas

ma demeure ? Trop modeste ? trop chaste ? Ou plutôt non, c’est la

musique, elle ne sied pas à ton altesse. Ah c’est ça ! Il rit. Soudain il

se lève et pivote sur la pointe des pieds, montrant l’autre profil.

Le marquis de Bronze Avec un large sourire. Non je

t’admirais. J’admirais ta complaisance, Monsieur Loïc le Bronze, la

complaisance de l’homme blessé. Tu es bon tu sais ? Je ne m’en

lasse presque pas.

Alors, après la fuite, pardon, le grand voyage au pays des hommes à

la peau couleur de cuivre, oui c’est ça, beau projet, piètre résultat !

Te voilà dans de beaux draps ! Finalement ta mère aurait mieux fait

de laisser ton père faire de toi un petit pécheur breton. Mais tout

compte fait, je ne suis pas sûr que ce trou à rat ait meilleur odeur

que la poiscaille, comme tu dis. Il rit, titube et se retourne montrant

l’autre profil.

Loïc Le Bronze Toujours souriant. Mais t’as pas de

mémoire : mon père toujours sur le dos, les ordres, les bons à rien,

feignasses, ramiers. Moi, le sourire crispé, les crampes aux joues à

la fin de la journée. Et ce goût dégueulasse et rance que l’ennui

colle aux jours, aux nuits, à la vie toute entière. Cette nausée ! Ce

que tu nommes vulgarité avec mépris, je l’ai beaucoup observé…,

et je l’ai tellement envié, désiré…, si tu savais… Mais tout dans ses

regards, dans ses sourires et ses coups de coudes complices me rappelaient

que jamais je ferai partie de la clique, pas de place… Je

supporte plus de me faire traiter de petit marquis, Non ! ça j’peux

plus, j’ te laisse ça va ! Non ! Kenavo ! Ciáo ! Je regrette pas, j’ai

bien fait ! Tant qu’à se sentir un étranger, plutôt partir loin, de zéro,

sans réputation. C’est une bonne idée le commerce. Il pivote rapidement.

Le marquis de Bronze Oui j’admire ta fibre commerciale !

Une bonne idée d’emprunter tout cet argent, excellent ! À tes

parents ! Brillant ! mais quel défi ! Quel panache ! Conquérir ou périr,

tel Cortès ! Tel César ! Et cette idée grandiose, de partir au pays

de la mère, vers les origines inconnues, l’aventure, le mystère, la

quête d’identité. Ah bravo ! Quel éclat ! Belle reconversion ! L’ex-rêveur

devenu homme d’affaires ! Regarde-toi mon pauvre Loïc !

Que vas-tu faire maintenant ? Appeler tes parents une nouvelle

fois ? Combien de temps peux-tu encore tenir ainsi ? Fauché

comme les blés ? 15 jours ? 3 semaines tout au plus ? Ex-cel-lent !

Tu as envie de simplicité, mais alors ne m’appelle pas ! Il pivote.

Loïc Le Bronze Il recule en allant s’asseoir à la même

place qu’au début. Agacé. Laisse moi tranquille ! J’allais pas partir

perdant non plus ? C’est vrai que l’idée d’avoir à gagner ta vie, ça

doit te coller des boutons à toi, ton altesse ! Rêver ça sonne mieux

que glander. C’est bien emballé avec les grandes spéculations sur la

beauté, la pureté, les choses élevées ! Brutalement. Ça va ! lâche-moi !

 Je préfère encore ça ouais ! J’me suis planté ok ! J’ai essayé

au moins, c’est moins facile, la preuve, et puis tu vois, en montrant

le joint avec affectation, le rêve j’ai rien contre, mais j’me cache

pas derrière des grands mots creux et bidons comme toi, t’es bidon !

Tire toi ! Tire-toi et reviens pas ! Il tire sur son joint énorme. Pensif.

Un temps. Calmement, dans ses pensées. J’en étais pourtant pas

loin…

…Ah si seulement j’avais pas eu à traîner ce boulet, ce crétin de

Campbell…

…Comment j’ai pu me laisser avoir par cette caricature de starlette,

ce dingue toujours prêt à raconter les plus grosses conneries pourvu

qu’on lui tende un micro. C’est à pleurer…

Les bruits de bar s’arrêtent. La musique change se distend. Loïc

fume et recrache une bouffée énorme. La fumée s’épaissit jusqu’à

devenir un brouillard.

3 - CHAMBRE

Charles Campbell apparaît habillé comme un mac. Il marche de gauche à droite

et de droite à gauche comme un lion en cage.

Charles Campbell En continuant à marcher. Non !

Agité et visiblement en colère. Non, non, non ! Il s’arrête de marcher

et se fixe au milieu de la scène en s’adressant à Loïc le Bronze.

Je n’ai rien contre les blancs, mais vraiment ce manque de respect,

je peux pas le supporter. Non vraiment, je suis pas méchant, mais…

là, il fallait que je te remette à ta place. Ma cousine pleure au téléphone,

et j’accepte de t’aider par respect ! Pour la famille ! Tu débarques

de ton trou breton, sans qualification, sans recommandation,

il faut supporter tes grands airs, alors que tu n’es personne, et

par dessus le marché, tu me fais mariner des mois avant de me

montrer l’ombre d’un billet. Qu’est-ce qui tourne pas rond chez

toi ? Tu croyais qu’il suffisait de te pointer avec ta petite gueule de

blanc, oui enfin de métis, pour rafler la mise ? Tu t’es cru où toi ?

Tu nous prends pour qui ?

Loïc Le Bronze Toujours assis, calme et désabusé. Du

calme Charles, c’est bon ! On en a déjà parlé 10 fois, 20 fois, arrête

avec ça. Je te l’avais déjà dit, mais t’écoutes pas, t’écoutes que toi.

J’avais besoin de garanties, je pouvais pas me risquer comme ça sur

de bonnes paroles…

Charles Campbell L’interrompant. Des bonnes paroles ?

Et toutes les personnalités influentes que je t’ai fait rencontrer,

t’as déjà oublié ? En comptant sur ses doigts. Des grands businessmans,

des personnalités politiques, des maires, jusqu’au ministre.

Tu crois qu’on obtient une audience comme ça toi ? Tu crois

que t’es le seul blanc à vouloir faire du business ici ? Comment ! Tu

en as eu trop des garanties. J’avais l’air de quoi moi ? Je suis connu

ici. Je peux pas faire n’importe quoi. Je me suis trop mouillé pour

toi, je me suis trop ridiculisé.

Le marquis de Bronze Souriant. Entre nous Campbell,

tu n’avais pas beaucoup d’efforts à faire pour te rendre ridicule.

Moi, j’aurais bien aimé te laisser diriger, c’est vrai, c’est toi

l’aîné, c’est important ici. Et puis tu es chez toi, il n’y avait plus

qu’à… Mais dès que je te laissais parler, il fallait ramer comme un

galérien, pour rester crédible. Tu parles d’un associé !

Charles Campbell Tu crois que tu étais crédible toi,

avec tes idées farfelues ? Rires, des vrais poèmes. Ah tu manques

pas d’imagination, je me suis pas ennuyé. Rires.

Y a un truc que t’as pas compris mon pauvre Loïc ; la seule chose

qui rende tout crédible, c’est l’argent !

Le marquis de Bronze Merci du tuyau. Ah si on m’avait

dit qu’un crétin me ferait la leçon ! Je t’ai toujours pris pour un

vieux borné indécrottable, et j’ai jamais eu confiance en toi Campbell.

Autant faire confiance à un crocodile. Et si j’ai continué malgré

tout ça, c’est parce que je comptais bien me servir de tes relations.

Charles Campbell Et tu as tout compris ! On m’interpelle

dans la rue, je passe à la télé, je suis dans le journal. C’est pas

comme toi, qui débarque de nulle part. Un parfait inconnu qui ne

sort pas l’argent. Au final tu ne vaux rien, tu n’as rien. Tu parles

d’un associé, regarde-toi ! Regarde où tes grands airs t’ont mené !

C’est toi le boulet ! Quand je pense que tu t’es cru plus malin que

moi.

Musique au premier plan. Une rythmique entraînante. Un

temps.

Ah j’me souviens bien, oui très très bien… Je t’ai vu

venir de loin…

Chanson de Charles Campbell. Parlé chanté sur la musique.

Quand j’tai vu débarquer

Les nerfs à fleur de peau

Tu étais tellement beau

J’pouvais pas résister.

J’avais besoin de rond

Tu sentais le pognon

Et la naïveté

Comment donc résister.

J’voulais en croquer

Et te faire craquer.

Toi et tes grands airs

Trop belle l’affaire

Ce petit marquis

Une provocation

Et laver l’affront

Un bel alibi

Débit normal. Ouais je me souviens. Je me souviens bien…

Parlé chanté sur la musique.

Comme un cadeau du ciel

Tu venais pour combler

Mes besoins matériels

Mes problèmes de blé

Ta bouille de poupon

Comme pour contredire

Tes grandes ambitions

Me faisaient te maudire

J’voulais te croquer

Et te faire craquer.

Toi et tes grands airs

Trop belle l’affaire

Ce petit marquis

Une provocation

Et laver l’affront

Un bel alibi

La musique s’arrête.

 

Débit de voix normal. Bon c’est vrai ! tu m’en

as fait baver. Je savais pas comment j’allais l’avoir ton oseille. Tu

faisais rien comme il fallait.

Loïc Le Bronze Toujours assis. Fumant toujours en

silence. Il sourit en faisant non de la tête.

Charles Campbell Ah j’ai manqué de patience, c’est

vrai ! Mais j’ai jamais lâché. J’le voyais bien, cet air de métis frustré

qu’on reconnaît tous ici. Je voyais bien que tu te prenais pour un

des nôtres. La faille était bien là. J’ai eu du mal à trouver. Pensif.

Ah je me souviens ! Tu vois, je suis pas méchant, mais je suis

quand même fier de t’avoir remis à ta place !

Loïc Le Bronze Y a vraiment pas de quoi ! Si j’avais

pas rencontré Vampe, t’aurais rien pu faire…

Charles Campbell l’interrompant. Ah pardon !

Vampe ! C’était mon idée ! Ma plus belle réussite ! Tu vois bien

que tant que tu me prenais pour un con, j’avais de l’avance sur toi.

Vampe ! C’est mon chef d’oeuvre ! Te mettre en face d’une charmeuse,

à la peau aussi claire que l’étain, je savais que ça te ferait de

l’effet. Moi dans ce pays, je connais pas un homme qui peut y résister.

Vampe ! J’aurais dû y penser plus tôt…

Loïc Le Bronze Songeur. Vampe…

4 - CHAMBRE

Il prend une grande taffe. La fumée s’épaissit et devient nuage. Arpège de musique.

Vampe apparaît comme sortie d’un rêve entre Charles Campbell et Loïc

le Bronze. Elle est habillée en robe de soirée, des gants très longs et fume une

cigarette de femme fatale.

Vampe à Campbell. Taratata ! Allons, Allons mon petit

Charles, arrête un peu de te vanter. Elle lui caresse la joue. C’est

vrai, c’est toi qui l’a levé le petit mignon, mais sans vouloir t’offenser,

notre ami Loïc a un peu raison. Tu as du flair, cela va sans dire,

quel instinct ! Mais tu manques de patience et de délicatesse. Oh !

mais ne fais pas cette tête, mon petit Charles.

Charles Campbell Comme un petit garçon. Vampe !

Quelle surprise ! Pardonne-moi, je ne voulais pas te faire de tort.

Vampe En riant. Me faire du tort ? Mais tu m’amuses

au contraire, et c’est si bon de s’amuser. Je devrais venir te voir plus

souvent. Tu es aussi nécessaire pour mon moral qu’un… morceau

de chocolat.

Charles Campbell Alors croque moi ! Un homme ça

se mange pendant que c’est chaud.

Vampe Mais mon petit Charles, on ne peut pas toujours

s’amuser...

 

Loïc tousse en crachant la fumée.

Loïc le Bronze Pardon de troubler vos retrouvailles,

mais il y a d’autres chambres. Là c’est la mienne.

Vampe Cher Loïc, ça me fait vraiment plaisir de te revoir.

Loïc le Bronze Calmement. J’aimerais pouvoir en dire

autant…

Vampe Bien sûr. Je comprends, et c’est regrettable.

Dans d’autres circonstances, peut-être, aurions-nous pu avoir des

relations moins… Elle hésite.

Loïc le Bronze Intéressées !

Vampe Il est vrai que tu ne manquais pas d’intérêts,

bien au contraire. Quand Charles m’a parlé de toi, il a tout de suite

attiré mon attention.

Charles Campbell à Loïc Ah ! Tu vois ! Qu’est-ce que

je te disais !

Vampe Oui oh ! Mon petit Charles, souviens-toi, tu

étais tu étais tout… chose. Tu ne savais pas comment t’y prendre

pour lui soutirer son argent, tu as donc fait appel à mes services,

mais toi grand coquin, tu voulais tout garder pour toi. Vilain !

Charles Campbell Mais…

Vampe L’interrompant. Chut ! Musique tempo assez

lent. Vous êtes tous les mêmes.

Chanson de la Vamp religieuse mélodie sur la musique.

Nombreux les hommes qui me ha-a-ïssent

Après un tour dans mes draps

Mais la seule chose que je tra-a-hisse

C’est l’illusion des fiers à bras

Quand je sens un manque d’a-a-mour

Chez un petit prétentieux

Aussitôt il faut que j’a-ac-coure

Pour régler au mieux ce contentieux.

Car je suis la belle, la vamp religieuse

Oui je suis cruelle, amante prodigieuse

Les petits mecs, je les tra-a-aque

Je croque du petit coq

Aucune pitié, aucun tra-a-ac

Je me moque des cracks en toc

Car je suis la belle, la vamp religieuse

Oui je suis cruelle, amante prodigieuse

La musique continue. Vampe se tourne vers Loïc le Bronze et lui tend la main. Il

se lève et l’enlace et tous deux dansent joue contre joue.

Charles Campbell Bon ben, je vais vous laisser moi

hein. Il se fait tard, je dois partir. Il sort une liasse de billets. Tiens

Loïc pour tes cigarettes magiques ! Il jette la liasse en riant.

Vampe En continuant à danser, sans se retourner.

C’est ça mon petit Charles ! Mes hommages à Madame !

Charles Campbell sort en claquant la porte. La musique continue.

5 - CHAMBRE

Loïc Le Bronze Toujours joue contre joue. J’y ai cru

tu sais. Je t’ai tout donné… Et malgré tout, je ne regrette pas.

Vampe Elle rit. Mon cher Loïc, mon mignon, tu n’apprends

donc jamais. Tu es donc condamné à souffrir.

Je te plains. Mais les petits marquis comme toi sont faits pour nourrir

les vamps religieuses comme moi. Que veux-tu ? Chacun son

rôle, je connais le mien moi.

Ils continuent à danser un silence. Un temps.

Loïc Hum ! Comme c’est bon de me retrouver

contre toi. Comme j’ai aimé nos étreintes, combien j’ai aimé me

laisser dériver entre tes cuisses, et m’y perdre corps et âme. En détachant

sa joue de la sienne et en prenant un peu de recul tout en

continuant à danser. Tu me manques, reprenons comme avant…

Reprends-moi.

Vampe regarde Loïc tendrement. Un Temps, elle

prend son pétard, et lui souffle à la figure. La fumée devient nuage,

et Vampe disparaît. Noir.

6 - CHAMBRE

Lumière. Loïc le Bronze est assis à gauche, à la même place qu’au début, montrant

son côté sombre. Il tire silencieusement sur son énorme joint et crache une

fumée épaisse et blanche. La musique du bar a repris, beaucoup plus épurée.

Loïc Le Bronze C’est vrai, tu m’as pesé Marquis. J’avais

tout fait, tout fait pour me débarrasser de toi. Adieu les rêveries,

les douces errances sans but. Je voulais tant être comme tout le

monde. Gagner ma vie moi aussi, ne plus penser qu’à l’argent jusqu’à

ce que je devienne important. Être un des leurs, gagner leur

respect… Et surtout…, me débarrasser de ces idées de suicide. Il se

lève lentement et se tourne montrant son autre profil.

Le marquis de Bronze Et maintenant ? Penses-tu

vraiment y être parvenu ? Penses-tu vraiment que ce qui t’est arrivé

soit un accident ? Comment faisais-tu pour ne pas entendre les rires

ironiques qui t’entouraient dès ton arrivée ? Non ne réponds pas, je

suis fatigué d’entendre tes prétendus arguments. Tu pensais vraiment

que tu pouvais te débarrasser de moi sans te blesser ? Rire. Le

pire, c’est que tu y crois encore.

Ne crains pas pour ta vie, tu n’as pas le courage de te

supprimer ! Même pas celui de vivre et de m’assumer ! Avec dégoût.

Tu es un parangon de lâcheté, et de vulgarité profonde. Tu es

prêt à m’étouffer pour plaire à autrui. Ne change rien, la fumée te

sied si bien. Tu as trouvé là ton plus parfait ornement. Quel aboutissement !

Tout cela mérite bien une distinction honorifique !

Il claque des doigts. Roulement de tambour. Musique reggae.

Mon cher Loïc Le Bronze, en vertu des pouvoirs qui ne me sont pas

conférés, je te fais marquis de Cannabis.

Chanson du marquis de Cannabis Mélodie.

On connaît tous le marquis de Carabas

Moi je te fais le marquis de Cannabis

Du protocole soulevons la carapace

Un rien me suffit pour que je t’anoblisse

Loïc Le Bronze En chantant

Sur mon nuage de fumée, je me prélasse

Et dans l’ivresse, je me brûle et me glisse

Sans rien bâtir je fume et puis je rêvasse

Quand les jours sont bien lisses c’est presqu’un délice

Tire et fume, il est bon ce chichon

Il t’embrume monte ton bourrichon

Le marquis de Bronze

La fainéantise

Sera ta marquise

Et sur ton blason

Pétards à foison

Oui à foison

On connaît tous le marquis de Carabas

Moi je te fais le marquis de Cannabis

Du protocole soulevons la carapace

Un rien me suffit pour que je t’anoblisse

 

Loïc Le Bronze

Sur mon nuage de fumée, je me prélasse

Et dans l’ivresse, je me brûle et me glisse

Sans rien bâtir je fume et puis je rêvasse

Quand les jours sont bien lisses c’est presqu’un délice

Continuer jusqu’à 2mn.

7 - CHAMBRE

Un peu avant la fin de la chanson, on entend frapper à

la porte. La chanson s’arrête un peu brutalement. La musique du

bar a repris, avec ses bruits d’ambiance. Loïc reste debout en regardant

la porte sans réagir. On entend distinctement frapper à la

porte à nouveau. Loïc reste interdit. On entend frapper encore une

fois puis soudain la porte s’ouvre. Personne. Puis une tête dépasse

et aussitôt une musique enjouée un peu décalée remplace la musique

du bar avec ses bruits d’ambiance, l’écran tv sans son, avec

chaîne d’information. La même tête que Campbell avec un turban

blanc surmonté d’un chapeau mou, pointu et blanc, comme en

portent les clowns blancs. Il a le menton orné d’une longue barbe

blanche. Il a un étrange sourire comme Harpo Marx, il tourne la

tête en inspectant la pièce. Puis subitement, il entre dans la

chambre avec des petits pas rapides en faisant des boucles comme

emporté par la musique qui semble émaner de lui. Il est vêtu d’un

grand boubou blanc (ou comme un clown blanc). En faisant des

boucles il se dirige vers Loïc en tendant la main. La musique s’arrête.

Reprise de la musique de bar associée à son ambiance.

Vieux Toujours souriant, il lui serre la main. Débit de

paroles rapide. Bonjour ! Je me présente : Papa Womba ! Mais tout

le monde m’appelle vieux. Pardonne-moi, je me suis permis d’entrer,

j’ai entendu une très belle chanson, elle m’a beaucoup plu. Oui,

j’ai la faiblesse d’être un mélomane maladif et j’ai un grand penchant

pour les chansons populaires. Dis-moi, c’est bien toi qui la

chantais à l’instant ? En es-tu le compositeur ? L’auteur ? L’orchestrateur ?

Oui, c’est certain ! Tu as eu l’idée la nuit ? Le matin ? L’après-

midi ? Le soir ? Oui ce soir même ! Rires

Loïc Le Bronze En se levant et en dégageant sa main,

prenant un pas de recul, méfiant. Il ne me semble pas vous avoir

demandé d’entrer Monsieur…

Vieux Débit rapide.Vieux ! j’insiste ! Pardonne-moi,

j’ai la fâcheuse habitude de tutoyer tout le monde, j’espère que tu

ne t’en offusqueras pas. C’est un des rares privilèges dévolus à mon

très grand âge, et je te prie d’en faire de même. Je te prie aussi

d’excuser mon intrusion, mais ma mélomanie me conduit quelquefois

à des comportements que la bienséance réprouve. Rire brutalement

interrompu. Tu chantes juste… Je ne parle pas de technique,

ça m’ennuie, non ! très juste ! très… capable !

Le marquis de Bronze (Aparté). En tournant le dos à

Vieux et montrant son autre profil. C’est fou ce qu’il ressemble à

Campbell. Campbell en plus malin... Et plus fou ! C’est incroyable…

Et un peu à ton père, il me semble. En souriant. En tout

cas, il a très bon goût ! Mais la ressemblance est si frappante... Raison

de plus, pour se méfier. Il se retourne. 

Vieux Débit rapide. Pardon, je comprends tes réticences.

Loïc En souriant. Vraiment ? Et qu’est-ce que vous y

comprenez au juste ?

Vieux Débit rapide Il suffit de t’écouter parler pour

constater que tu n’es pas d’ici. Il suffit de t’entendre chanter et de te

regarder pour savoir que tu ne restes pas dans cette chambre d’hôtel

par choix. Débit lent. Tu me fais plutôt l’effet d’un oisillon tombé

du nid, comme en sursis. Et tu dois te demander si je ne suis pas le

prédateur, attiré par ton odeur qui finira par te dévorer.

Loïc Petit rire soufflé, puis très souriant. Pardon, mais

vous ressemblez beaucoup à quelqu’un à qui j’étais justement en

train de penser. Ça m’a troublé, même s’il est beaucoup moins

perspicace que vous.

Vieux En déambulant dans la chambre, et en observant

ses recoins. Débit rapide. Probablement une des personnes qui

a contribué à ton arrivée dans cette chambre de bar. Débit lent. Tous

les arbres se ressemblent, et chacun pourtant est différent.

D’ailleurs, si tu es là tout seul, c’est probablement parce que tu n’as

plus de quoi intéresser les grands prédateurs de cette ville. Il s’arrête

en regardant Loïc. Dis-moi si je me trompe mais il me semble

que tu n’as pas du tout envie de mourir comme un chien ou comme

un oisillon, lentement en souriant, tu n’en as vraiment pas l’air. Débit

rapide. Alors pardon d’être trop rapide, mais je sais moi, que je

n’ai plus de temps à gaspiller. Voilà ! Je te propose de t’héberger

quelques jours pour faire plus ample connaissance.

Loïc Le Bronze Un peu impressionné par ce qu’il

vient d’entendre. Un nouveau mouvement de recul. Et pourquoi

vous feriez ça pour moi ? Enfin… Je comprends pas, vous savez

même pas comment je m’appelle.

Vieux Débit rapide. Je te l’ai déjà dit, je suis un grand

mélomaniaque. Je t’ai entendu chanter, ta chanson m’a plu, et c’est

pour moi une raison Très suffisante.

Loïc Le Bronze avance lentement l’air hésitant. Il se retourne.

Le marquis de Bronze Tournant le dos à Vieux. Bon,

il est vrai que ce vieux est bizarre. Un peu excentrique, mais il n’a

pas l’air bien méchant. Et puis il faut regarder les choses en face

Loïc, on n’aura bientôt plus de quoi payer la chambre. Il se retourne

lentement.

Loïc Le Bronze Prend sa valise, puis s’approche lentement

de Vieux avec inquiétude, la main tendue. Je m’appelle Loïc.

Loïc Le Bronze. Il lui serre la main longuement.

La musique de bar est beaucoup plus forte et les sons d’ambiance également.

Un temps. Silence sur le noir.

29’ environ.